› Discussions générales sur le Vietnam › La Culture au Vietnam › NA SAGA – Huit regards sur la Terre que j’aime › Répondre à : NA SAGA – Huit regards sur la Terre que j’aime
Cet écrit est pour vous.
Il peut à votre guise répondre en même temps à vos questions, à vos attentes, et dans la mesure où le dernier mot resterait de la liberté – intermittente ? – de « création » de son auteur, ce qui est prévu d’être narré ;
, est par vocation un chouia interactif et virtuellement en construction permanente.

Couloir-véranda
– Quand est-ce que tu auras fini de donner tes cours à la voisine ? demanda Ve.
– Oh, on aura peut être pour deux heures. Cela dépend du nombre de devoirs qu’elle voudra que l’on fasse ensemble.
– Je vais acheter les amorces; cette fois, je vais prendre les rouges. Elles sont un peu plus chères, mais les bleues ne valaient rien. Un fois sur deux elles ne claquaient pas. Je t’en prends ?
– Oui, deux paquets. Je te rembourserai avec l’argent de mes cours et te paierai un ‘‘ca lem cay’’
Le ‘‘ca lem cay’’ n’est rien d’autre qu’un bâtonnet de glace. ‘‘Ice-cream’’ a donné crème glacée et crème est devenu à son tour ‘‘ca lem’’ . Quant à ‘‘cay’’, c’est le bâtonnet. En effet, les vendeurs ambulants de ca lem cay avaient souvent une grosse bouteille isotherme, muni d’un gros bouchon plat en liège, coiffé d’un couvercle en fer blanc nickelé à vis. La bouteille contenait des plaques de ca lem qui se débitaient ensuite dans le sens de la largeur en portions dans lesquelles le vendeur enfonçait de petites piques taillées dans du bambou pour en faire des bâtonnets de glace, délicieux, surtout quand il faisait chaud chaud chaud même à l’ombre.
Na disait ‘‘avec l’argent de mes cours’’ avec une pointe de fierté, car c’était ses sous gagnés avec ses cours donnés à la voisine.
La voisine s’appelait Orchidée. Assez forte comme gamine, Na et Ve l’appelaient la Potelée. Ce qui avait le don de la rendre furieuse, mais plus pour rire que pour de vrai. Histoire pour elle de courir après l’un ou l’autre, de les entendre hurler de rire ou de douleur lorsqu’elle les rattrapait et les pinçait. Oui c’était devenu un jeu, qu’ils n’avaient délaissé que des années plus tard.
En fait elles étaient deux sœurs, Orchidée et Belle, dont la maison se trouvait juste entre celle du pharmacien pour lequel travaillait la maman de Ve comme cuisinière et où elle et Ve étaient logés dans une dépendance, et celle du grand-père de NA, qui hébergeait à cette époque Na et sa maman. Belle avait la santé fragile et jouait peu dans la rue, au contraire de sa sœur, d’une année son aînée.
Donner des cours à Orchidée était une idée de sa maman. C’était une façon de faire travailler Orchidée, qui préférait plutôt s’amuser avec ses poupées ou à s’ennuyer à ne rien faire. C’était aussi une bonne occasion de donner un peu d’argent de poche à Na qui, on les savait, n’en recevait pas beaucoup, parce que sa maman devait économiser. Bref, d’une pierre deux coups, d’autant plus que Orchidée adorait travailler avec Na, qui savait lui expliquer comme un enfant de son âge, avec des exemples de leur niveau.
Ces cours à la voisine donc, se passaient en général le samedi après-midi, à l’heure de la sieste pour la plupart des enfants, et même des grandes personnes. Cela se passait sous la véranda de chez NA, au sol pavé de grands carreaux de grès émaillé aux motifs géométriques, qui avaient le grand avantage d’être toujours bien entretenus et surtout de garder le frais, quand au dehors il faisait souvent une chaleur étouffante.
Na installait les deux fauteuils en osier tressé, côte à côte, et plaçait la petite table en bambou léger juste devant, juste de quoi pour poser un bouquin et un cahier d’écolier.
Quand Orchidée franchit le portail quelques mètres devant la véranda, Na en fut averti par son grincement caractéristique, un peu traînant, car Orchidée ne brusquait jamais rien, même quand elle les pinçait, par exemple.
‘‘Orchidée est une chic fille’’ se dira bien plus tard Na. N’était-elle pas la seule à daigner jouer avec eux, les ‘‘enfants mal élevés’’ du quartier, la seule à ne pas faire de mal, par instinct, à ne pas faire trop mal, par exemple, quand elle vous pinçait ?
– Alors Orchidée, ça va ? Tu as beaucoup d’exercices à voir ?
– Trois ou quatre seulement. Après on pourra jouer ensemble.
Orchidée et Na avaient le même âge et étaient dans la même année du primaire, elle dans l’école française des filles et lui, dans celui des garçons. Ve lui, était dans une école vietnamienne.
– Montre les moi.
Na était alors un enfant qui adorait les bouquins d’écolier. Il prenait toujours de l’avance, par amusement. Il adorait en particulier ses bouquins de calcul; ces dernier étaient dans un série reconnaissable d’une année à l’autre par leur format, leur présentation générale – couverture verte, avec une illustration au milieu, pour distinguer facilement l’année, précisément – et leur typographie identique. Na avait déjà à mi-année, fini tous les exercices qui figuraient en fin des leçons. En face de chacun d’eux il mettait au crayon un ‘x’ si c’était intéressant et un ‘*’ si c’était vraiment très intéressant.
Cette fois-ci, c’était les histoires de règle de trois, de poulets vendus avec les os ou désossés, de ce qu’il fallait acheter pour dix sachant par exemple, ce qu’il fallait prévoir pour quatre. Bref, des choses simples. A tel point que Na se demandait si Orchidée n’avait pas fait exprès pour qu’il lui donnât un cours à elle de plus, ce samedi. D’une part pour pouvoir passer un bon après-midi, car après ‘‘les cours à la voisine’’, en général ils vont jouer ensemble. Par exemple à la dînette, Na faisant les différents métiers : marchand de légume, charcutier, épicier, bref, tout, selon les besoins. Orchidée, elle, c’était son rôle, celui de la maîtresse de maison, de »maman qui reçoit ». Et puis, c’était ausssi pour lui faire plus de sous pour la semaine.
Oui, elle devait le faire exprès de demander certains cours dont elle n’avait au fond pas vraiment besoin. Pour sûr, c’était déjà à dix ans une très chic fille, Orchidée.
(Suite au prochain message : Le petit Na – Les jeux)